samedi 16 janvier 2016

TO3041 - 16 janvier : après la déroute

Peter Pan était encore tiède lorsqu'un soir, dans cette même ville, une autre guerre fut déclarée. Une guerre où il n'était plus question ni d'âge, ni d'homme, ni de femme.
Ou plutôt, le contraire. Il n'est soudainement plus question que de ça. Les femmes, les homme, la vie toute entière en point d'interrogation. Ce soir là, alors que les uns faisaient la fête pour se prouver vivant, quelques autres mal lunés, un peu sous-hommes, vinrent injecter la mort dans le tissu urbain. D'une pétarade, arrêtèrent tout : la musique, les conversations, la vie, le reste...

Tout bien désemparés, les vivants restent là, cherchent des mots. Quand il n'en est sans doute aucun. Rien qui décrive bien la douleur et la mort, le sang, pas un peu pas beaucoup, le sang pur, partout, et la terreur. A quoi bon ? C'est un peu d'irrationnel qui a surgi là. La pièce tournoyante s'est fichée dans nos corps et tourne désormais, vrillant nos nerfs, arrachant les chairs.



Voilà Paris dans l'année nouvelle, complètement meurtrie et parfaitement bien portante. La terreur n'a pas de mots, et les mots sont difficilement impressionables. De fait, ils craignent rien, les mots.
Ne subsistent que quelques éclats de verres et des monceaux de fleurs fanées.
Dans cette ville des hommes en ont exterminé d'autres, et la vie continue. La statue-république, un peu ébranlée, tend plus haut le bras, plus vif l’œil, reste vaillante ! Son cortège de mémoires, bougies, gerbes, mots, souvenirs, semble intarissable. Tout juste subsiste-t-il comme une odeur de sang mêlé de larmes...
La question n'était plus alors de savoir si l'on est vivant ou mort, elle est juste : de continuer. Tu vas ? Je vais. Allons tous, ceux qui ne peuvent plus marcher, plus respirer, plus vivre, on vivra pour eux. Nous garderons précieusement leurs noms. Vivrons double, ferons l'effort.

Après le choc, ce retour à paris était tout malaisé.
Plus solide la solitude, impossible la séduction, absents tous et toutes, que faire ? Je patientais en léchant la crème au fond de ma tasse. Patientais vide d'espoir, et aucune jambe, aucun nouveau contact, rien n'affleurait à la surface du flot urbain que ... le flot urbain lui même, cet amalgame de choses, de rien, de vide, enfin...
Bien qu'absent des désastres du 13 novembre, je surprenais mes mains explorant le corps à la recherche d'une blessure, quelque improbable stigmate. Il régnait une immense débandade. Je n'aurais plus su dire alors quel organe servait encore au plaisir dans ce foutoir de corps.


L'année débutait toujours.
J'ai cherché le pouls de la cité. Bien faible, mais régulier, si bien que ce ne fut qu'une question de jours pour que la statue se relève, reparte d'un rock endiablé, shootant dans les kalachs mal rangées à ses pieds. La fête reprit, tout le monde en était, qui boitant encore, qui léchant ses plaies, tous de plus belle.
Comme janvier commençait à passer, quelques repères de nouveau bien établis, elle me fit : va, file, fuis un peu et reviens vite. Nous repartions sur de bonnes bases ! Ainsi je filais. Brièvement. Juste l'affaire de quelques parallèles.

Au retour elle était là, forcément.
Plus brillante. Plus tangible que jamais.
La carlingue a encore remué un peu, tourné deux trois fois et nous a recraché là : c'était le fin fond du tarmac d'Orly, un samedi soir de fête. Filez avant que je ne change d'avis !
Comme il s'agissait d'un avion en mousse, nous fûmes invités à un tour gratuit sur le tarmac. Vu l'heure avancée, inutile de débattre, nulle affaire cruciale ne se jugerait plus ce soir. Il n'y a plus qu'à s'occuper un peu jusqu'à la fin de la nuit...

A cette heure les premières bouteilles, les meilleures quilles sont tombées. Désormais ils dansent, c'est sûr, pendant que le bus ADP se traîne au franchissement des taxiways. La soirée bat son plein, chacun aura établi ses marques, posé jalon, campé là dans son ivresse. Arriver maintenant ne sera plus l'occasion que d'un survol léger - plus rien à tenter, manger, boire, prendre, que le bruit et les ondes, quelques restes épuisés qu'entourent des collines de mégots tièdes.



Aussi, sans que j'aie rien à y prendre, je m'attardais encore un peu vers le tapis vomisseur de bagages. Histoire de mieux savourer le retard. Le temps, surtout, d'un dernier barouf auprès d'Izelle, petite souris dénotant dans la carlingue, qui voletait là comme une dernière fragrance de cette balade. Je l'abordais, initiais le protocole d'usage, tirant quelques poncifs, variations en do des tentatives d'usage, reçus un-deux sourires et laissais un numéro. Quand elle m'eut bien définitivement échappé commença enfin la dernière ligne droite vers la ville éternelle...

Le téléphone a commencé à vibrer gaiement, exprimant tout l'enthousiasme d'un passé récent, oblitéré. S'y entendaient quelques échos de la fête, dernier portique de la nuit, où chercher la preuve du vivant, échouer avec un verre, secouer l'air frisquet ? 



Pour prémisse la soirée commença aux échos d'une bande de joyeux drilles, chez Adel. Cent mètre plus loin la rue Alibert se reposait encore. Dans quelques retour, le Carillon sera rouvert. Alors toute tristesse bue, on posera le coude vrillé, submergés par cette simple victoire d'être toujours là, forcément. 
C'est à ce retour, comme les circuits reconnectent, qu'éclate l'évidence, que portent finalement les coups idiots, échouant derechef à engendrer la peur. C'était au bout de la rue. Ils étaient fervents, cons et armés. Ils ont tué et perdu. On est là, Adel sert encore quelques gobelets fatigués, bientôt la musique s'arrête...  

Ce n'était pas vraiment un retour.
Juste un passage, le temps d'un frichti, une étreinte, nouvelle valise.
Le passage d'un instant fugace et précieux de certitude.

___
Voici la finalité prioritaire que l'on découvre dans nos fêtes, et voilà pourquoi on y est si heureux, si attentif : un beau duel et un bel ennemi, dont la puissance infinie nous révèle notre puissance infinie, puisque nous y résistons, puisque nous ne sommes pas encore morts ! Car nous devrions être morts, écrasés, depuis longtemps : notre constatation de non-décès, qui est au cœur de notre fête, nous ouvre des horizons infinis sur notre propre valeur : voilà qui est enivrant, voilà pourquoi on est graves à nos fêtes, même au sein du rire.

mercredi 30 décembre 2015

DT650, TP488 & AF6223 - 30 décembre : j’ai prié les cargos de la nuit

vous étiez bien, 
vous jouissiez fort ? 
là n'est pas le problème

De sa guerre contre le capitaine crochet et le crocodile, on n'avait retenu que la victoire. Mais il en était sorti marqué. Mélancolie ou syndrome du Golfe, une ride s'était dessinée ce jour-là dont personne n'a jamais eu cure.
Elle continua de grandir un temps. 
Puis advint le jour où Peter Pan mourut...


La mort, et pire encore : la même que tout le monde ! Un modèle simple fait d'autophagie, nécrose, apoptose... Voilà ton âge adulte, à défaut des idées, du projet de vie. La vraie échéance, enfin !

Histoire de n'en rien perdre, on fit bombance de jolis restes. Organisâmes un déjeuner sur la bête avec l'assemblée des fous. L'un croquant la cuisse, l'autre dévorant les joues, les oreilles... Délicieuse viande jeune, toujours fraîche, éternellement sanguinolente, arrosée d'un raki formidable : le bonheur ? Un état proche. Un festival d'endorphines.

Pour couronner ça nous fîmes une boum véritable, musique à fond, mousse au chocolat de maman, la bombe de cotillons qu'il faut et même une pêche de cadeaux. Mon amoureuse était des invités, mais pas bien contente, ça non, de me voir moitié nu, courant partout comme un chien fou. Ivre, de surcroît. C'est alors qu'elle m'a grondé, délice d'enfantillage, ultime écho de valeurs depuis longtemps perdues. Dernier retour à quelque chose de l'enfant qu'on avait dévoré ce jour...


Ni dou, ni dou 
L'instant d'avant c'était New-York. Non, Mexico. Paris ? L'instant d'avant là, derrière, n'est plus, sinon qu'un petit carré de réalité que reflète le rétroviseur. Éteignons ce reflet. Filons plein moteur - en avant toute : FULL AHEAD ! Partout autour ce n'est que brouillard, brouillard et nuit du nouveau présent. 
L'instant d'avant, ce petit disque de laiton ne voulait rien entendre. Pile, pile, pile et pile encore, faisait-il. A chaque lancer la pièce, se refusant à tout sauvetage, retombait à l'identique : pile encore!

Encore. Et encore.
Treize fois je lançais pile. 

Face, c'est Dou. C'est rester. Dire les mots. Mais pile encore et encore, une fois pile encore, quelle absurde pièce est-ce là ? La nuit approchant, le zinc maculé de traces d'impact, la main douloureuse, vint l'heure du dernier essai.
Je la tapotais au coin du comptoir. Soufflais très délicatement dessus. Ultime lancer, meilleure tentative. Vole, petite !
La pièce s'éleva en virevoltant avec un léger sifflement. Tournoya... Tournoie encore, et toujours siffle : des heures, des jours je restais là, à la contempler. Le maudit fuckin' bout de métal ayant trouvé quel non sens donner à la vie, assuré d'avoir tort face à l'académie des sciences est resté ainsi, suspendu en l'air. Ses reflets intermittents semble me narguer, envoient un éclat impossible.


L'avion allait pour partir, alors je les ai laissées là - la pièce, la femme, la réalité. Le réel empoisonnée par ce miracle tourne désormais à sa suite. Plus rien de droit, ni perspective ou mur ou chaise, rien de stable où poser le regard, s'appuyer, jeter le coin d'une fesse.
Dou et Dou sont restés là, indissociables du mal aimé. Et restent là, quoi que le temps érode, intacts, unis. Avec la distance leur unité ne fait plus défaut, ils sont ce point central du corps, noir et net dans le brouillard qui nous confond.

Indolence et neurasthénie sont en bateau
Échouer à terre ou échouer en mer, finalement, c'est toujours échouer. Mais échouer c'est aussi atteindre un rivage. Achever la dérive. Cesser la petite histoire détricotée, ce balancement de vagues et d'invariété.

Comme les membres lors du coït, les lignes se croisent. De l'enchevêtrement des corps, de nos plaisirs en attente, de nos plaisirs en allés, ne subsiste plus rien qu'un état de confusion absurde. Il n'est rien qui y échappe. jusqu'au désir, jusqu'au plaisir se voient confondus par cette onde surmarine. On a pourtant rien fait de mal, que croire et laisser croire. Penser, imaginer. Pure projection. Manque de clarté ?

N’ayant plus rien à perdre ni Dieu en qui croire
Afin qu’ils me rendent mes amours dérisoires

Et je garde cette espérance d’un désastre
Aérien qui me ramènerait Melody
Mineure détournée de l’attraction des astres.

Prières et pensées, mal carénés pour cette tempête, ont bientôt échoué comme le reste. Que faire ? Tous présents confondus, les gestes du quotidien s'amoncellent en désordre. Sombrer dans une délicieuse indolence ?
Là, privé de variété, l'esprit ne s'invente plus. La mémoire n'est plus peuplée que de routine. Faire laver mon linge. Porter le sac en laverie. Ne l'ai-je pas fait hier ? Ou étais-ce il y a déjà une semaine ? Même couloirs, même porte, l'espace vient à manquer. Le moindre geste atypique surprend l'intimité de nos routines, mettant soudain à nu la formidable atonie du quotidien. J'arrête vivement le geste déplacé, ce risque de retour au réel. Les gestes routiniers sont notre sauvegarde. Nos derniers réflexes. Il n'y a qu'eux ! Derrière eux, se cacher. Disparaître au présent.


Collision du divin enfant
A ce compte, même préparé, le retour au réel est une drôle de blague.
Dans la pièce où j'entrais des humains se trouvaient réunis. Chacun avec son petit baluchon de joies et surprises, avec sa liste au père noël. Ce soir là tous les pieds coïncidaient sous toutes les tables. Des humains parlaient en bougeant les lèvres. Ouvraient des bouteilles de Haut-Médoc. Hommes, femmes, enfants, gens de toutes sortes. Mains variées, locutions engageantes. Ici tout est coloré, chatoyant, les questions fusent, tarabiscotage de percepts !
L'encéphale en saturations ne perçoit plus que le battement de la grappa contre les lobes temporaux. Comme les circuits reconnectent un immense vide se fait. Vacuité du récit, propos à terre : il n'y a pas grand chose à dire. Juste ce grand rien, si difficile à exprimer. Envolons les bouchons, buvons à la vie renouvelée !
Ainsi à chaque retour du grand néant convient-il de se ré-agréger, dans le désordre qu'il faut. Tout un truc, tout à trac. La femme et l'homme, je ne sais pas. La femme sans l'homme, je ne sais pas. Ni l'un, ni l'autre, certainement. La solitude réinventée.

C'est seulement récemment que j'ai repensé à la pièce. Je pense souvent à elle désormais. Sa nature pile et face. N'ayant plus de pièce à lancer, je choisis de tomber sur le flanc, rien que le flanc, voilà. Plus bouger.

L'été est fini. Maintenant c'est l'hiver
et tu n'as pas eu les couilles d'affronter le froid.