samedi 6 avril 2013

AF0191 - 6 avril : cette exquise confusion



La perfection ? L'échec de vivre. 
Vivre sans mémoire, sans passé, sans futur. Mais vivre!

Un jour, vivre le retour. Ce petit rien.
Merci pour ce petit rien, qu'est tant, qu'est beaucoup.
Cette tranche de vie, aussi mince et fraîche, qui me laisse rasé, hagard, intensément excité. Et béni. Mais ça, ce n'était qu'une formalité d'usage, d'humour et d'amitié, le genre de rapport qui ne nous préoccupe que lorsque la vacuité de nos estomacs dépasse le poids de nos échecs... 


Et l'échec, avant retour, se déclinait dans le détail. En protocole. 
Appliqué à la lettre, c'était un fiasco sans aucune chance de rater.

Épelant : e-c-h-e-c, j'imaginais les cinq pétales de la passion, soigneusement découpées, comme tout ce que j'avais produit avec tant de soin, jetées avec les fruits puants de mon travail. Il fallut ravaler son orgueil, se couvrir de cendres. Se pendre. Pouvait-on rêver mieux rater ? Tout défiant du protocole, j'ai réclamé, espéré, supplié le retour.

Mais digère digère, demain sera toujours un autre protocole. 
Il se fait tard pour comprendre que les protocoles du quotidien sont des fuites. Mieux valent les claques qui à la longue ne marquent pas, voire renforcent. Mieux valent les pieds au cul qui à terme déforment le pied et musclent le fessier. 



La réalité cependant reste garce bien pragmatique.
Il suffit qu’elle pense un truc, ou pense le vouloir tout juste, et voilà que ça y est : le fait, pour peu qu’on se donne la peine de le constater, est avéré. Vachement forte, la réalité, en vrai. Bien qu'elle s’emmerde, en réalité. Interdiction lui est faite de se conjuguer, sinon au présent. L’ennui total.
Que fera-t-on demain?, se demande-t-elle jamais. Demain c’est l’instant qui vient. C’est peut-être le jour où je conjuguerai enfin l’être au présent, cessant derechef la projection, la fuite.

Ceusses qui me connaissent moquent ce travers marqué. Réalité ! Donnez-moi un cadre, que je m’en défasse. A l’opposé ! Au moins au quart d’opposé ! Un peu en retard ! Quelque chose doit décaler pour mon confort, pour la blague, pour rester en vie, pour je ne sais pas quoi. Que la pluie arrive ? Quelque chose se passe. Hypothèse. Espoir. Déception. Mais espoir, tout de même. 



L'espoir que sans doute oui. Ou peut-être que non. Bien futé celui qui sait. 
Tant pis pour lui d'ailleurs, qu’il soit exhaucé, condamné à la vérité contre tous, la pire vérité qui soit, le châtiment de l’inutile Cassandre. Bien du courage. Profite d’avoir tort dans ton époque ! Pendant qu’on vit ! Qu’on boit ! Qu’on vaque sans soucis d’absolu... 

Alors à ce retour, c'était : oui.
Et vraiment fut, au sens du verbe, être, entièrement et complètement être, et très vite n'être plus, cesser plus et mieux encore. Ce fut tranché si vif ! Mais que rien de l'avoir été, du peut-être et quand bien même, rien de ce qu'avait été notre présent ne resta dans la trame. Tout juste une série de fabuleux coïts, de belles étreintes, l'affection raide comme ça.
Le retour... Dans la confusion qui suivit, chacun de mes membres voulait donner sa conviction impossible d'être en paix. C'était la tête en lutte avec le sexe, le foie qui se rebiffe, les muscles qui tressaillent et tout le toutim. Furieux bordel.



A ce retour retrouver la gare aérienne, ce corridor de l'oubli où le voyage se dissout. Ici se joignent et confondent tous les fils de tous les voyages en noeud inextricable. Sur les visages hagards des passagers de Bogota, Pékin, Johannesburg, Abuja, Dakar, Atlanta, Malabo, le même atterrement qu'Icare au contact. Voilà comment ça finit toujours. On a feint de l'oublier le temps d'un saut, mais revoilà que : boum. Le sol. Encore ? Boum. Encore ? ... Toujours !
Alors qu'on est tous là, cherchant à se rappeler d'où l'on vient, où diable on avait disparu, un petit indice suppléé à la confusion du souvenir. L'Inde a cette odeur torrentielle qui occupe les tissus et les tripes bien après avoir disparu. Subtile fruité des fleurs de la montagne, violence ammoniaque des urinoirs du dernier bar, odeur de bois putréfié de ses fosses d'aisance, pregnantes poussières que lève la pluie... Et toutes ces épices éclatantes de plats gobés assis par terre, à pleine main.

Très bientôt le conditionnement reprend.
Je pense qui quoi quand. L'esprit recadre. Paris approche.
Dans la ville, tout ce qu'on voudra en faire. Dans l'indifférence d'une foule reprendre pied. Qui quoi quand, rejoue sa mélodie. C'est bientôt chaque jour comme un siècle, la réalité victorieuse...


Si l'homme n'a pas un but quelconque, si la vie est quelque chose d'autre, d'entièrement différent, si la vie se réduit au problème d’être, pendant une longue durée continue qui forme un tout, ce qu'il a de mieux à faire, alors, est de se rasseoir et d’être; et quoi qu'il arrive, il est. Quoi que l'homme dise ou fasse, le fait qu'il soit demeure inchangé.

mardi 5 mars 2013

AF0525 - 5 mars : impermanence du départ

Pendant qu'on s'en fout les demains approchent d'aujourd'hui. Il y a des livres qu'on lit des choses qu'on vit qui deviennent hier mais gardent cette permanence intemporelle, petite richesse, tu sais de quoi je parle. Ou si tu sais pas, tu sais quand même, je te montrerai.

Mimi.
Mi mi. Migraine. A en crever. Comme un étau le fauteuil se replie sur mon crâne, les yeux viennent à saigner, la raison divague. 
L’enfer d’être malade en avion...
Sans doute empoisonné par une médecine façon professeur Tournesol je me tords dans le siège, m'éponge dans la couverture Air France. Suant champagne et nourriture trop riche, m'éveille soudain en criant "terre, terre!", alors c'est l’opprobre. Regards sombres. Ambiance glacée dans la cabine. Il faudra filer coi pour le restant du vol. 
Sinon, le reste : tout très bien. La nourriture, le service, le sourire, encore une larme?, oui merci, mais alors juste une. Mais même cet excellent whisky, notre Loc Lomond favori... Rien n'y fait. C’est le virus qui gagne !



A ceusses là, tous les malades, allergiques au Jet 0, compagnons d’infortune, je dirai : alignez-vous sur la 01, désespoir autorisé ! 
Cette mutation lente qui sévit chez l’animal aérien c’est rien de pire que ce qu’on constate dans les bocaux de la mariposerilla du jardin botanico de Medellin. Un cocon de douleur pour mériter ses propres ailes. De fait, à l’arrivé, quand la couverture maculée de sueur, de pus et de sang a glissé, ce qu’il restait là n’avait rien de moi. On aurait dit, autre chose. Parole de stew, le petit de la 12 Charlie a une tête étrange. 
Nous espérons que vous avez subit un bon voyage et passé une bonne mue. Heureuse transformation si vous êtes en transit... 

Une fois rentré, jaugeant les cinq étages qu’offre mon nid pour un vol inaugural, j’ai préféré finir au lit, m’y parachever. Pour perdre le reste de forces, ma quiche et un lupanar, quelques gorgées ardentes et la promesse d’un vol prochain, pas immédiat mais presque instantané, comme mirage à l’horizon de tous les lendemains. 
Au bilan. Un bon coït. Une bonne couche (solitaire). Rêves d’avions. Toujours d’avions. Et de cul, beaucoup de cul. Toux incessante, j’expectore les arêtes du voyage. 
Ainsi une semaine. Sept jours à se promettre de se jurer, au futur proche, au lendemain. Un tour d’agenda à se tromper en silence, à procrastiner les fondamentaux de la ville, traîner seul, re-seul, toujours seul et encore. Un temps mort pour se sécher les ailes, le temps d’oublier les lèvres à Mimi, son regard tellement vrai et les promesses de retour. 

J’avais attrapé sa bouche, sa langue, on s’était regardé avec le parternel, incertains du diagnostic. Certainement superbe, tirant vers cyclothymie, bipolarité, hystérie ? Elle disait «j’aime les bébés», mais c’était déjà plus par espièglerie. C’était comme ce tournant du film de ta vie où tu sais plus quel est ton rôle, ton plaisir, alors tu assistes, hagard, au déroulé du scénario de ce jour.

Comme on éponge le front du boxeur après le gong, celui du malade exsangue, comme on fait à tous ces champions, je m’essuie un coup, tire la chasse... 
Effacé le tableau, le numéro, tout, reprends place dans mon fauteuil et boucle la ceinture. On ne sait jamais. Où en était le film ?
Tout ça pour ne rien dire.
Pour un jour ou l'autre revenir repartir, te croiser te trahir, mais te prévenir avant, je veux, je voudrais... Rien que tout ça, et plein de trucs comme ça.